JENNIFER ANDERSON
CONTE
RÉCIT
THÉÂTRE

ÉDITO

15 mars 2022.

Je n'ai pas allumé la radio ce matin. Je me suis fais un café et je l'ai bu debout devant ma fenêtre.

Un cerisier du japon est en fleur.

Il y a presque deux ans jour pour jour, un virus mettait au pas l'espèce humaine ou plutôt l'arrêtait net. La vie bruyante et agitée des hommes s'était tue. Brusquement. Jour après jour, la nature reprenait ses droits. Le spectre de la mort rôdait parmi les hommes, sans distinction. Les puissants de notre monde n'en menaient pas large. Chaque jour, j'enregistrais et diffusais un épisode du livre "Les passeurs de livres de Daraya" *. Cette histoire tragique et magnifique, racontant l'épopée de ces jeunes syriens qui construisirent une bibliothèque secrète sous les décombres de leur ville assiégée, en ruines. Ils avaient fait des livres leurs "armes d'instruction massive" contre la folie meurtrière du régime de Bachar Al-Assad qui les accusait de terrorisme... La culture ne remplissait pas leurs ventres, ne remplaçait pas une main, une jambe perdues, ni un proche disparu, mais elle leur a donné une force de vie inouïe. Grâce à elle, Bachar n'a jamais pu leur enlever leur dignité, leur humanité. Isolés du reste du monde, ils ont bravé la barbarie sans nom, la kalachnikov dans une main, un livre dans l'autre. Plus tard, l'un d'eux m'a raconté combien  les livres, la poésie et les histoires, ont été leur salut.

A quatre heures de vol d'ici, la guerre gronde. Celui qui frappe est le même qui frappait en Syrie au côté de Bachar. Nous savons toute la cruauté dont il est capable. Des civils, eux aussi, isolés du reste du monde, meurent, fuient, prennent les armes. D'autres se soulèvent, manifestent contre leur despote, sont arrêtés et disparaissent... La guerre en Ukraine déstabilise le  fragile équilibre du monde des hommes. Les greniers se vident. Des famines sont annoncées. Le virus lui, continue son funeste voyage mais ne fait plus trembler visiblement les puissants... Triste, impuissante et en colère je suis. Dans le ciel gris, la blancheur des pétales du cerisier en fleur est presque insolente. Non, je ne suis pas juste, elle est éclatante. Depuis combien de jours ce cerisier est-il en fleurs ? Sous le ciel bleu, je ne l'ai pas vu fleurir. Dans le ciel sombre, sa lumière, sa beauté, toute sa force de vie me parviennent. Me revient alors une histoire.

 

La voici : La reine de Saba et le roi Salomon aimaient rivaliser de sagesse.

Un jour, le roi Salomon rend visite à la reine de Saba.

« J’ai une énigme pour vous ! », lui dit-elle en l’invitant à la suivre. Au détour d’un long couloir, la reine s’arrête devant une haute porte. « Après-vous », lui dit-elle.

Des milliers de fleurs, colorées et odorantes recouvrent le sol. Elles se balancent doucement sous l’effet d’une brise mystérieuse qui répand leurs parfums délicats. On aurait dit une prairie miraculeuse.

« Voici mon énigme ", dit la reine de Saba. Une seule de ces fleurs est vraie. Peux-tu me l’indiquer ? »

Le roi Salomon, avec des trésors d’attention, observe minutieusement la pièce toute entière. Il entre, marche dans le champ fleuri, détaille chaque fleur mais il y en a tant, c’est impossible ! Le roi éponge la sueur qui coule sur son front. Il est vaincu ! « Il fait terriblement chaud. J’ai peine à respirer. Dis au garde d’ouvrir les fenêtres ! » La reine de Saba ordonne, le garde s’exécute. Un air frais remplit la pièce. Le roi Salomon prend une longue inspiration, se retourne résigné vers la reine quand ses yeux s’illuminent. « Voici la vraie fleur ! », dit-il en la pointant du doigt. Une abeille, entrée par la fenêtre venait de se poser sur l’unique vraie fleur.

Certains disent à propos de cette histoire, que s'il est difficile d’être le roi Salomon, il est encore plus difficile d’être l’abeille. Mais le plus difficile, à chaque époque, est d’être la fleur...?

*Les passeurs de livres de Daraya ; Delphine Minoui/éditions du Seuil

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